Extrait - lettre - Février 2014

Extrait de "Composite" de Léon Paul-Fargue et André Beucler

Préface de Pierre Loubier (extrait) :

L’œuvre de Fargue n’est aujourd’hui pas oubliée, celle de Beucler non plus et c’est heureux. On espère et pressent qu’un jour chacune se rassemble, comme un sportif dans la concentration qui précède l’effort. Des sociétés de lecteurs entretiennent et prolongent leur mémoire. Les textes reparaissent, et, fraîchement repeints, s’offrent une sortie au grand air. Humons-le avec eux. Ces deux drôles d’oiseaux de nuit faisaient mine de dormir : n’en croyons rien et écoutons frémir leurs plumages, ramages et adages, disposés pour nous en bouquets sur le seuil de la nuit.

Extrait de Composite :

"[…] La scène se passe à Dijon. Elle est courte. Un prisonnier français, moitié civil, moitié militaire, mais crâne, marche au milieu de la rue, encadré par des Allemands qui semblent le taquiner cérémonieusement du canon de leurs fusils. Notre ami jette un coup d’œil sur les promeneurs qui le considèrent et l’admirent. Quelques badauds s’arrêtent ; un petit groupe est vite formé. Des regards de sympathie vont à l’encontre des suprêmes pensées du brave homme. Il y a contact. L’étincelle se produit. Un sourire vole du groupe en liberté à celui qu’on emmène vers l’immobile. En dépit de la gravité du moment, il y a dans ce tableautin quelque chose de comique, de forcé et de faux. Alors le prisonnier, à haute et intelligible voix :
- C’est la charrue avant les bœufs !
Evidemment, ce ne sont pas ses gardes-chiourme qui eussent pu sauver l’honneur de cette façon cartésienne. Mais nous autres, gens de France rangés sur un trottoir de Dijon, nous avions déjà mieux que compris. Et les yeux du condamné, dont les minutes valaient de l’or, disaient assez la certitude que cette salade ne durerait pas longtemps, ne pouvait durer longtemps, que les bœufs reprendraient un jour leur place devant les charrues, que l’ordre humain aurait finalement le dessus."