Lettre d'information - mars 2014

 

Résumé de Sud Nahanni / Christophe Bordet (ç éditions, 2011)

Ils sont trois. Franz le terrien, Bertrand le rêveur et ce Vaillant truculent, blagueur et indestructible. Trois adolescents unis par le même rêve : retourner sur les traces du Chef, leur moniteur de kayak, et descendre le Mackenzie. Le plus long fleuve du Canada, immense serpent glacé émergeant du Grand lac des Esclaves pour se jeter dans l'Océan Arctique après un parcours de 1800 km dans la forêt et la toundra boréale.
Mais nous sommes en 1959. La France est déchirée par la question algérienne et les "évènements" vont les séparer. Ils sauront pourtant se retrouver pour vivre une dernière expédition aux confins du monde habité.

Extrait

Delta du MacKenzie
Territoires du Nord-Ouest, Canada.
Août 1960


Le soleil de minuit ! Je commençais à désespérer : on aurait dû le voir depuis longtemps. Et enfin, une belle soirée. Magique, fabuleux, grandiose, les mots me manquent. Le monde est à toi. Le sentiment étrange et pénétrant que les forces du Destin t'ont convoqué pour assister à la représentation unique et magistrale de ce que la nature, Dieu, le Grand Architecte ou l'univers a conçu de plus beau. Le Vaillant - une semaine qu'il me vannait en me disant que ce serait une bouse - ça lui a cloué le bec. L'a rien dit pendant une demi-heure. Record du monde.

   Avant Fort Good Hope, nous avons vu les premiers Esquimaux. Auparavant, les maigres villages perdus sur les rives du fleuve étaient peuplés d'Indiens. Nous sommes arrivés au village pour l'office, célébré par un missionnaire oblat incroyable. Grand, presque de la taille du Vaillant, rouquin, des lunettes à carreaux très épais qui donnaient une profondeur à son regard bleuté. Franz était réticent mais ça valait des points : le gars avait enregistré la messe de Notre-Dame de Paris avec orchestre et chorale et la diffusait à pleins tubes dans sa petite église en bois devant des Esquimaux extatiques. La messe à peine terminée, le rouquin nous demande qui nous sommes. Fidèles à notre couverture, nous nous déclarons Suisses. Et c'est là qu'il nous a sorti ce truc incroyable qui allait nous bouleverser.
-    Vous avez réussi ! Bravo !
-    Le MacKenzie ? Attendez, nous ne l'avons pas encore fini.
-    Non, la Nahanni. J'ai lu dans le journal que trois Suisses devaient la remonter. J'ai cru que c'était vous.
-    C'est quoi, la Nahanni ?
-    C'est la rivière sacrée des Indiens Nahanni. Elle est maudite. Malgré toutes les tentatives, personne n'en est revenu vivant. Elle a déjà fait trente-huit morts. C'est le dernier endroit inexploré de toute l'Amérique.
   Tilt !
   Au moment où je venais de perdre le sens magique des deux mots - MacKenzie et soleil de minuit -  qui avaient guidé mon chemin vers ces contrées perdues, voici qu'un troisième venait de faire son apparition. La dernière rivière inexplorée d'Amérique ! J'ai regardé les autres et senti passer un courant indéfinissable. Comme si dans nos esprits encore muets se jouait à l'unisson une partition folle, démente et terriblement excitante. Le Vaillant a été le premier à rompre le silence pour déclarer d'une voix forte, l'œil pétillant :
-    Bon ! Les gars, on se la fait ?
   
   La dernière semaine : un temps maussade, une pluie froide, des nuages bas qui rendaient l'atmosphère lourde et sombre. Dans le delta, on a retrouvé la montre et le bijou du Chef près de la chapelle. Un moment intense, comme si dix ans après, il se trouvait là parmi nous.
   Sur l'Arctique, on s'est pris une méchante tempête de neige avec un blizzard gonflant les vagues glacées qui nous arrivaient de face. Question paysage, on n'a rien vu, que dalle, nada, pas la queue d'une baleine, le plus petit morceau d'iceberg, rien !  Mais on s'en moquait. C'est étonnant comme ces moments rêvés comme un aboutissement me paraissaient fades, ternes et insipides à côté de notre nouvelle obsession. Elle nous prenait la tête depuis une semaine, centre de toutes nos conversations et corps de tous nos rêves : la Nahanni !
   Un vrai défi, une mante religieuse qui avait déjà croqué son quota de mâles, mais on allait se la faire. Obligé ! On n'avait pas fait tout ce chemin pour apprendre son existence et la laisser tomber. Pour nous qui venions de goûter au plaisir sans pareil de la vie hors des contraintes de la civilisation, libérés du temps, maîtres de l'espace, en communion avec les plus belles forces de la nature, elle représentait le joyau, la pomme d'or, le fruit défendu encore jamais cueilli, le Graal ultime !