Lettre d'information - avril 2017

Extraits de "Courir à l'aube" / Frédérique Germanaud (La clé à molette, 2016)

   Je t'ai trouvé endormi sous un chêne-liège, la tête posée sur ton sac de voyage, la guitare dans son étui adossé au tronc. Le vent soufflait fort, usant l'ouïe et les nerfs […]. Je t'ai touché du bout du pied,  que j'avais nu, pour vérifier si tu étais vivant. Des moineaux se sont envolés. Ils s'étaient mis à l'abri du mistral au cœur de l'arbre. Je t'ai poussé plus fort, mes orteils sur ta cuisse. Le vide de la colline s'est animé de ton regard. Tu m'as dit que j'avais les cheveux emmêlés. Première épiphanie. La terre ocre poudrait tes vêtements d'une poussière qui, sous le soleil, semblait dorée.

   Voici une autre version de notre rencontre : par une journée très chaude, immobile, je me repose à l'ombre d'un pin parasol odorant. Je ne dors pas, je te vois arriver dans le soleil mouvant qui passe entre les branches. Tu es maigre. Echassier des marais voisins, égaré, assoiffé. Dans le contre-jour, ton visage est obscur. De la main levée, tu me montres quelque chose dans l'arbre, un nid, une corneille ou l'une de mes sœurs, que sais-je, je lève les yeux au ciel, je suis complètement éblouie, c'est pire que la nuit noire. Tu auras souvent ce geste de montrer quelque chose que je ne vois pas. Je songe à ceux qui se révélèrent masqués, Ulysse et Dionysos, Edmond Dantès, méconnaissables. J'aurais dû me méfier. Tu n'as cessé de balancer entre apparition et disparition, absence et présence, masque et révélation. Deuxième épiphanie.

   Trois fleuves et sept rivières, m'as-tu dit, pour parvenir à moi. L'errance était chez toi naturelle. Etranger. Tu ne cherchais ni à t'arrêter, ni à t'approcher. Tu aurais bien voulu, pour la légende, être chassé, mais tu n'avais rencontré qu'indifférence lorsque tu ne jouais pas de la guitare. Que fuyais-tu ? Collées à tes semelles, les brumes du nord. Tu disais, j'ai sauté dans un train, j'ai fait du stop, j'ai marché, j'ai marché. Tu as surgi dans la poussière, dans une odeur que je ne connaissais pas, faite de sel, de tabac, une odeur sèche comme un caillou. Robin des Bois ravissant ma naïveté.

[…] Tu me disais ton lit est un champ de batailles. Entortillage, chutes d'oreillers, boule de couverture. C'est pire depuis que tu t'es absenté du champ des opérations. Un vrai saccage. J'ai les muscles douloureux d'avoir paré certaines attaques rêvées ou balayé le vide des bras et des jambes toute la nuit. L'image de toi est là, quelque part, dans le blanc. Posée sous l'oreiller au moment de m'endormir, elle a voyagé dans la nuit. Le lit est devenu le seul espace de réalité tangible, gardien de notre passé. C'est aussi un horizon déserté, une mer vide. Un bord de falaise, une cage. Un champ de questions ou un mur d'impossibilités. Un concentré de solitude malgré la présence, parfois, souvent, d'hommes à mes côtés. Mais ce n'est pas ainsi qu'on vit, qu'on habite. Les autres hommes ne sont que des tours de passe-passe.
Chaque matin je m'éveille dans l'effondrement des draps.