Lettre d'information - décembre 2016

Extraits de "Confitures amères" / Patricia GAVOILLE (Editions Gunten, 2016)

Extrait 1 :

  - Mais mange donc à la fin ! Mange !
   Le ton est sans patience, sans douceur non plus. Cette fois, ça y est, Maman est énervée. Papa assis à côté d'elle lève un regard sombre : l'explosion n'est pas loin.
  - Cette gamine maigrit à vue d'œil, ça ne va pas ! lance-t-il comme s'il ne parlait à personne en particulier.
  - Je n'y peux rien moi, réplique Maman piquée au vif, elle ne veut pas manger !
Puis à la Petite :
  - Tu vas manger dis, au lieu de me regarder ?
La Petite veut baisser les yeux, se cogne le menton sur le bord de son assiette et sursaute violemment, en se demandant où il faut regarder, dès lors que c'est à elle qu'on s'adresse. Ne pas pleurer, surtout pas, c'est comme si les larmes attiraient les claques. Ne pas recevoir de claques, éviter la peur, la douleur, et ce bruit de cloches dans l'oreille, à chaque fois, qui n'en finit pas, en même temps que Maman crie si fort.
   Dans son assiette, du poulet et des haricots verts.
  - Tu ne les aimes pas, mes haricots du jardin ? demande Papa dans une ultime tentative.
  Elle ne répond pas. Elle sait bien qu'ils viennent du jardin, elle a porté l'eau pour les arroser. Mais si elle dit non, il va se fâcher, si elle dit oui, il va lui dire de les manger. Alors les yeux dans le vague, elle se tait.
  Elle est très mal à l'aise, si tendue et effrayée qu'elle ignore si ses jambes la porteraient si elle se mettait debout.
Bien sûr, son estomac noué et douloureux lui refuse toute coopération : elle est incapable d'avaler quoi que ce soit […]

Extrait 2 :

   La Petite est mignonne. Ils le disent. Ils le disent aux visiteurs, à la bouchère au village et même à la boulangère. Debout auprès d'eux devant le comptoir qu'elle dépasse à peine, la Petite, inquiétée par leurs voix au moment de cette proclamation définitive, invariablement se met à dandiner d'un pied sur l'autre, les yeux vagues.
   Il lui semble alors être deux dans son enveloppe de Petite : l'une qui reçoit l'annonce et voudrait y croire, et l'autre qui ressent avec sa chair ce drôle de quelque chose, glacé et immobile, que les mots font peser sur elle. Le doute, à demeure depuis longtemps dans son cœur, la balancerait ainsi longtemps si une bourrade, que, perdue dans ses réflexions, elle ne voit pas venir, ne la remettait d'aplomb.
  - Reste tranquille !
Ce que la Petite se demande en fait, c'est si mignonne est pour le dedans ou le dehors d'elle-même : si c'est pour le dedans, alors oui peut-être, à cause de tout cet amour qu'elle sait porter en elle ; si c'est pour le dehors, plutôt non. La Petite est laide. Il faut bien qu'il y ait une raison à la haine qu'elle reçoit jour après jours. Cela aussi, ils l'ont toujours dit, froidement, comme on martèle une vérité ou une évidence […]

Extrait 3 :

Le grand bonheur de la Petite qui est toujours seule, ce sont les livres. Elle en prend un, s'assied quelque part, n'importe où, là où elle se trouve, s'y plonge avec délice, au point d'en oublier sa propre existence. Elle lit comme on plonge, en apnée. S'arrête par brefs instants pour reprendre son souffle, étonnée d'être là, puis repart. Elle lit tout ce qu'elle trouve, même quand Maman et Grande Sœur lui disent en raillant :
  - De toute façon, tu n'y comprendras rien !
Elle lit quand même, s'efforce de "comprendre" comme elles disent rageusement. Elle se dit, elle, la Petite, qu'il y a toujours à comprendre pour chacun. Seulement, Maman et Grande Sœur affirment des choses comme si elles détenaient le monopole de la fabrication des idées. Alors la Petite doute : et si elle comprenait de travers, vraiment ? Du coup, elle lit en se demandant sans cesse si elle comprend. Mais comprendre quoi ? Question toujours sans réponse. Elle va du début à la fin du livre parce que ça l'intéresse, parce que l'histoire ou les personnages la retiennent. Parfois un seul d'entre eux la fascine au point qu'elle joue à être lui pour le reste de la journée […]