Lettre d'information - mai 2016

Extraits de Entre les deux il n’y a rien / Mathieu Riboulet (Editions Verdier, 2015)

Extrait 1 

Mourir en guerre dans un pays en paix. Car c’est la paix. Aucune guerre militaire à l’horizon européen, pas de guerre civile non plus, pour en retrouver les accents il faudra patienter encore dix-neuf ans et voir, incrédules, le temps du monde basculer et entraîner 200 000 à 300 000 personnes dans les abîmes des mécanismes haineux entre Ljubljana et Skopje. Les ressorts de l’affaire étaient autrement tordus, et chacun de méditer sur la dissolution des empires ou de relire Thucydide. Dix ans de guerre européenne en pleine paix, de quelles fictions avons-nous habillé tout cela pour laisser ces béances à nos portes alors qu’elles étaient dans la maison ? Comme était dans la maison, officiellement depuis 1967 en Allemagne, 1968 en France, 1969 en Italie, officieusement partout depuis la fin de la guerre, la volonté farouche, arc-boutée sur le déni qui lui était opposé, de ne pas se payer des mots de la paix officielle, un mensonge d’une taille inédite : guerre froide pour tout le monde, chaude pour les Algériens de 54 à 62, les Coréens en 53, les Vietnamiens de 54 à 73, j’en passe, sans compter que, ayant abandonné aux délices des régimes communistes la moitié orientale du continent, l’autre moitié n’en recensait pas moins deux bonnes vieilles dictatures fascistes officielles, celle de Salazar et de Franco, qui avaient traversé la guerre sans sourciller et n’allaient pas tarder à s’évanouir, l’une deux ans plus tard dans un lancer d’œillets, l’autre trois ans après dans son sommeil taché de sang, et une plus jeune installée à Athènes en 67 pour sept ans. Pax americana. Au milieu de tout ça on va relever la tête, le gant des oppressions aimables, le défi des raisonnements pervers, et tout ça finira, j’aurai alors vingt ans, les rues pleines du sang des chiens dont on a transpercé les côtes, le cœur et la raison, mais si bien bitumées qu’on pense avoir rêvé.

 

Extrait 2

Ça tient à un ordonnancement précis, nécessaire et pas toujours suffisant : que l’histoire, la géographie, les parents qu’on a eus, l’éducation qu’on a reçue, les amis qu’on s’est faits, les goûts qu’on s’est trouvés, s’alignent sur la même droite et ouvrent un chemin – que nul ne nous oblige à suivre. Je n’ai donc pas mené les foules, c’était trop tard ; ne me suis pas vengé de cette impossibilité, l’heure venue, en explorant les diverses facettes du cynisme que les années quatre-vingt ont fait briller l’une après l’autre ; je suis allé là où se joue quelque chose d’essentiel du monde, que presque aucun mot ne désigne, aucun récit ne narre, où ne se sont risqués que quelques réprouvés de la littérature, des réprouvées plus rares encore : entre les jambes des hommes. Massimo dans ma bouche, et, obscène concomitance, Aldo Moro plié en trois dans un coffre de 4L, via Caetani, abattu comme un chien, les avenues béantes qui se sont faites impasses, l’heure qui a tourné, et l’abîme dessiné par la jouissance d’un homme… Ça se tient là, le monde.