Lettre d'information - septembre 2015

Nos souvenirs flottent dans une mare poisseuse (extrait) / Michaël Uras

    Quand à l'école on m'interrogeait sur ce que je voulais être plus tard, je répondais inlassablement : "Mon père".

    "Mais ce n'est pas un métier, Jacques.

-  Je sais, mais plus tard, je veux simplement être mon père. En entier."

J'ai mis quelques années à comprendre que cela n'était pas possible. Alors, très jeune, j'ai commencé à écrire des histoires à la première personne du singulier dans lesquelles "je" était mon père.

Je ne savais pas grand-chose de son enfance, juste ce qu'il m'en avait raconté. Le pays si lointain pour un enfant, si mystérieux, presque magique, dans lequel il évoluait aisément, le sourire aux lèvres, la victoire facile et toutes les filles amoureuses. Un père ne veut jamais décevoir son fils, quitte à s'arranger parfois avec la réalité.

Une semaine après avoir vu Cinéma paradiso, il avait été enfant de chœur durant son enfance. Je l'imaginais derrière le prêtre, l'encensoir plus grand que lui, l'œil malin. Deux jours après avoir vu Padre Padrone, il avait connu lui aussi un ami devenu un grand intellectuel. "Tu vois, Jacques, Antonio lisait chaque mot qui passait devant ses yeux, il n'aimait pas le football comme nous autres, non, il préférait étudier après les cours et pendant les vacances. Quand j'allais frapper à sa porte, sa mère me renvoyait vertement, me traitant de fainéant, me promettant un avenir misérable." Elle n'avait pas tort.

 Ce qu'il manquait à toutes ces affirmations subites, c'étaient des effets de réel, comme dans une nouvelle de Maupassant, la description du curé, des prénoms, des lieux précis. En fait, quand il me racontait sa vie, nous évoluions dans un décor de cinéma où tout était faux, bancal, sans profondeur mais je m'y sentais bien. Personne ne se lèverait jamais durant une projection pour crier "Supercherie, aucun être humain ne peut bondir d'immeuble en immeuble !".