Lettre d'informationn - novembre 2017

Extraits de "Nues dans un verre d'eau" / Fanny Wobmann (Flammarion, 2017)

   Il y a des décisions à prendre te concernant. Tu ne peux pas rester ici indéfiniment, c'est un hôpital, pas une maison de retraite, mais te laisser rentrer toute seule chez toi semble à tout le monde impossible. D'ailleurs, je ne suis même pas sûre que tu le souhaiterais. Cette réalité-là a disparu de ton existence, de ta conscience. Ton chez-toi varie maintenant au gré de tes humeurs et de la lumière de la journée, tu le réinventes à chaque confusion, il est parfois nostalgique, parfois désirable ou trop poussiéreux, trop sombre ou s'ouvrant sur un jardin commun. Il abrite des chats, des oiseaux, des enfants ou a été détruit pour faire place à une autoroute. Le frigo y est toujours plein ou il n'y reste que des assiettes ébréchées. Tu y invites des amies pour jouer aux cartes ou tu le partages avec ton mari, qui rentre du travail trop tard le soir. Ton chez-toi est mobile et traversant, inquiétant et douillet. Tu l'utilises comme point d'attache ou comme une lointaine étape qu'il est temps de dépasser.

    […] Tu me dis que cette fois je suis bien grosse. Ca me vexe. Mais je crois qu'en fait c'est un compliment. C'est ta façon de constater que cet être grandit bien en moi et que je sais le porter comme il faut. Je ne sais pas comment le porter. Je le porte, c'est tout, je n'ai pas le choix. Mais c'est vrai qu'il grandit. C'est ce qu'on me dit. Et ça me fait plaisir.

      […] Depuis quelques jours, tu ne te lèves plus toute seule. Tu ne te lèves presque plus du tout et tu n'as plus de cheveux à l'arrière de la tête. Les escaliers, le Locle, et même la cafétéria sont devenus des destinations inaccessibles.

   Tu regardes les pivoines, tu commentes la neige, tu fermes les yeux, tu dis des histoires, tu parles aux flocons, à la télévision, à moi. Tu me touches le ventre. Il n'y a rien qui bouge mais tes mains sont deux ailes de moineau recueilli dans le froid.

   On te condamne à nouveau, on dit que cette fois tu ne vas plus durer longtemps, que si l'envie s'en va, la mort s'engouffre dans la place laissée vide.

   Mais ta place n'est pas vide. C'est peut-être moi qui l'occupe.