Lettre d'information - février 2015

Les temps ébréchés / Thomas Sandoz
Grasset, 2013

Extraits :

[…] Blanche n'a jamais été aussi avide de sons, elle s'en nourrit à satiété, elle boulotte même. Entre deux crises, le calme de la nuit lui permettra de les inventorier, les classer, les soustraire si nécessaire. Elle enfile les uns après les autres les couloirs du supermarché du bricolage. Elle essaie toutes les sonnettes en démonstration, s'approche d'une présentatrice de débroussailleuse, reste plantée devant une télévision qui hurle des conseils de polissage. Elle remplit son caddie de coupons de tapis, de tubes de silicone, de polystyrène expansé. Il y en a pour une fortune. Tout à l'heure, chez elle, elle passera en revue chaque millimètre de son appartement, condamnera la moindre fêlure, dévidera des kilomètres de ruban adhésif. Car il y a les sons qu'elle choisit, et ceux qui s'imposent à elle, les clameurs des corridors, le pépiement de l'ascenseur, les toux que le béton multiplie. Elle doit s'isoler pour recouvrer les forces nécessaires pour affronter les trépidations de son présent. […]

[…] Blanche rencontre de nouvelles difficultés au travail. Plusieurs fois, croyant deviner une présence dans son dos, elle fait volte-face. Quand elle se déplace dans le bâtiment, elle sursaute plus que de raison. Elle manifeste des réactions grosses d'une agressivité que personne ne lui connaissait. Elle voudrait s'en excuser mais ne sait comment le faire, sinon par des sourires tendus. Elle sent qu'on l'évite, sans doute en raison des grimaces incontrôlables qui abîment par moments son visage. Ou de son pas inégal dans les escaliers. Ses flottements surprennent même ceux qui la savent malade. On oubliera vite la drôle de petite mimi aux cheveux de verre qui a remplacé un deviseur que tous exécraient. Elle change avant d'avoir été apprivoisée. Il n'y a pas qu'ici qu'elle devient étrangère. Elle est poissante, malhabile, de trop dans les allées des grands magasins où se pressent les mères de famille jusqu'à l'heure de fermeture. Elle a perdu l'appétit, non pas d'un coup comme lorsqu'agissent les microbes, mais peu à peu, insensiblement. Les goûts aussi se confondent dans sa bouche. La profusion l'assomme. Son panier est presque vide quand elle arrive aux caisses. Pour la forme, elle achète un rouleau de pâte d'amande, le goûter favori de son enfance. […]