Lettre d'information - mai 2015

Extrait de "Un pays pour mourir" d'Abdella Taïa

[…] Mojtaba était perdu du côté du métro Couronnes quand je l'ai rencontré. Il se tenait debout à la sortie de la station. Il avait l'air complètement désorienté, dans une grande panique. Tout autour de lui, que des Arabes, qui s'étaient déplacés dans ce quartier, en cette veille du début du mois sacré, pour acheter ce qu'il fallait : des dattes, des fruits secs, des gâteaux au miel, des petites bouteilles d'eau de fleur d'oranger, des herbes spéciales, des essences, des huiles et tant d'autres choses.

Comme tout le monde, j'étais venue moi aussi faire des achats, faire semblant, me convaincre inutilement que le ramadan à Paris avait un goût, une saveur. Je me mentais, bien sûr. Mais, depuis longtemps déjà, cela ne me dérangeait plus.

    Je ne sais pas pourquoi je suis allée vers Mojtaba. Besoin de faire du bien ? De sauver quelqu'un ? Peut-être.

    Je me suis plantée devant lui. Je l'ai regardé. Il a levé ses yeux sur moi. Et là, j'ai vu à quoi il ressemblait vraiment. En deux mots : il était sublime. Un jeune homme magnifique. Et, visiblement, perdu.

   J'ai compris très vite qu'il n'était pas arabe. Musulman, oui, mais pas arabe. Il était aussi tendre, doux, mélancolique. Cela se voyait immédiatement. Quelque chose en lui m'était proche, familier.

    Ce n'était pas un coup de foudre.

    Poussée par je ne sais quel sentiment fraternel, j'ai avancé vers lui. Je ne pouvais pas faire autrement.

Ses yeux étaient fatigués, ses joues très creuses. Il portait une barbe douce qui appelait les caresses. Ses membres étaient las. Il semblait être au-delà de l'épuisement. C'était sûr, il allait tomber, s'évanouir, d'une seconde à l'autre.

    Mojtaba continuait de me regarder.

    J'ai alors tout saisi de son âme. Son destin, je l'ai vu défiler en entier devant moi.

    Il vient de loin, ce garçon, de très loin. Il erre depuis longtemps. Il va. Il se déplace en permanence. Il n'a plus de centre. Il ne sait plus où trouver l'énergie pour continuer à vivre.

   Je me suis rapprochée de lui. J'ai passé mon bras autour de son bras. Il en avait besoin. Il m'a posé cette question, dans un français cassé et charmant :

    "C'est loin Barbès ?"

    J'ai répondu en souriant grand :

    "Pas vraiment. Un peu plus loin sur la ligne 2 du métro."

    Il n'a pas eu le temps d'entendre ma réponse. Il a perdu connaissance.

    A part au moment de la jouissance sexuelle, je n'avais jamais vu cela. Un homme qui défaille, qui perd le contrôle de son corps, de son esprit, de son énergie. Un homme qui tombe.