Lettre d'information - novembre 2015

Extraits de "Une vie à soi" de Laurence Tardieu

   J'ai découvert Diane Arbus un dimanche d'automne 2011. Ce jour-là, elle est entrée dans ma vie, la percutant de sa lumière crue alors même qu'il me semblait, moi, errer dans ma nuit. J'étais seule, sans enfants, et je m'étais dirigée vers le musée du Jeu de paume parce que je n'avais rien à faire et qu'une vague envie m'avait prise de marcher dans les jardins des Tuileries. Depuis des mois, je me sentais enserrée dans un effroi et une souffrance intenses que je ne parvenais à dire à personne. J'essayais de me retenir à tout ce qui tenait, mais rien ne tenait, plus rien ne tenait. Tout s'effritait sous mes doigts […]

   Le jour, la nuit, Diane Arbus m'a envahie un peu plus. Elle est devenue une sœur, une compagne, un double - je ne sais comment définir le lien insensé qui a commencé à m'unir à elle.
   Elle est devenue une obsession.
   Elle ne m'a plus quittée. A moins que ce ne soit moi qui ne l'aie plus quittée.

  Très lentement, je lisais sa chronologie. Je lisais les fragments de lettres, de rêves, de notes, qu'elle avait écrits. Je regardais ses photographies. J'avais peur de ce que j'allais mieux découvrir encore, j'avais peur et j'étais à la fois aimantée : qui était cette femme, morte il y a un peu plus de quarante ans, cinq mois avant que je ne vienne au monde, dont il y a quelques jours encore je ne connaissais rien, et dont la rencontre avait été une si violente implosion en moi ? Cette femme, dont je rêvais la nuit, et que je sentais devenir vivante en moi ? Cette femme, qui avait su déterrer, peu de temps avant de mourir, le cœur de son enfance, et dont les mêmes mots avaient fait exploser les parois de verre entre lesquelles était enfermée, depuis des années, ma propre enfance ?
  Plus je découvrais qui elle avait été, plus des pans entiers de ma vie revenaient à moi, comme les images d'un film oublié qu'elle me faisait revoir.
   Qu'elle me faisait revivre.