Lettre d'information - septembre 2016

Extrait de "Aux petits mots les grands remèdes" de Michael URAS (Editions Prélude, 2016)

    Comme d'habitude, j'ai lu pendant des heures. Une overdose verbale. Les yeux explosés. Mal à la tête. Trop lire rend malade mais ne tue pas. J'en suis la preuve vivante. A-t-on déjà entendu parler d'un être humain mort d'avoir lu tout Zola en une semaine ? Les textes de jeunesse, les nouvelles, les romans, le théâtre, la correspondance… Non, on ne mourait pas de lire, on devenait juste un peu plus misanthrope.

    De la mesure, voilà ce qu'il me manquait parfois. Quand j'étais enfant, mes camarades venaient frapper à la porte de la maison cossue où nous logions. Je refusais de sortir pour jouer avec eux. Ma mère devenait folle. Pourquoi ne veut-il jamais sortir ? Parce que je lisais. Et l'addiction s'est étendue. Il fallait tout lire, un désir impossible. Des journées entières à la bibliothèque municipale. La vie d'un reclus. Non pas celle d'un religieux, je n'aurais pu vivre sans toucher le corps d'une autre. Mais Maman ne le savait pas et je laissais planer le doute. Je prenais plaisir à lui faire croire que seuls les livres m'intéressaient. En fait, j'étais amoureux de toutes les jeunes filles que je croisais. Quand je les abordais, je ne pouvais m'empêcher de citer tel ou tel auteur, c'était pour moi une façon d'exister à leurs yeux. Je me trompais. La littérature les ennuyait. Elles cherchaient un amoureux fougueux, courageux, dont elles pourraient être fières, pas un garçon capable de déclamer du Racine au bord de la piscine où les autres mâles exécutaient des saltos avant.

    […] Bientôt, je ne vis plus personne. Jusqu'au jour où j'ai compris que la lecture pouvait rétablir un équilibre, apaiser, aider ceux qui souffraient. C'était la bibliothérapie. Et j'en ai fait mon métier. Puisque les mots pouvaient anéantir et que chaque chose sur cette planète portait en elle un axe positif et un autre négatif, il y avait une portée salvatrice dans la lecture de certains textes.