Lettre d'information - février 2016

Extrait de "Décollage immédiat" de Jean-François Thiery

Altitude, 6000 mètres

Mais qu’est-ce qui lui a pris à ma chienne ? M’apporter au pied de l’avion une boîte qui ne m’appartient pas ? Ben oui… Quand je lance un bâton, je m’attends à ce qu’elle me le ramène. Normal. Nous pratiquons ce jeu depuis qu’elle est chiot. Par contre, jamais Eva ne m’a rapporté un truc que je ne lui ai pas désigné ! Surtout pas ! Avec ces objets contondants et ces poisons qui traînent un peu partout, je l’ai bien dressée pour qu’elle n’y touche pas ! Un lévrier afghan de haute lignée, ça coûte un bras ! Et une bête de concours comme Eva, il faut plutôt compter les deux bras et les deux jambes ! Alors je n’en revenais pas de la voir avec ce paquet dans la gueule. Et elle cavalait à ma rencontre, toute contente, alors qu’elle devait être enfermée dans une cage en soute.

[…] Je fais glisser l’objet insolite sur mes cuisses ; je le tourne de tous les côtés. Il  n’est pas très lourd. C’est un emballage d’appareil électronique, plutôt banal. Je peux lire « 6 mill. » et une étoile grossièrement griffonnée au surligneur sur une tranche. Un peu ésotérique, et sûrement technique… Il est peut-être tombé d’une valise mal fermée, ou un truc du genre. En tout cas, il manque à son propriétaire, c’est sûr, et je ne suis pas très fier de l’avoir entre les mains en ce moment. Si j’avais pu l’abandonner, je l’aurais fait, évidemment. Je suis habitué à voyager, et je pourrais presque répéter mot pour mot la consigne martelée par les haut-parleurs de tous les aéroports : « Vous devez refuser tout bagage ou objet remis par un tiers… Tout bagage ou objet non accompagné sera détruit… Bla-bla-bla… » Hélas, je n’ai pas pu. Je suis la victime d’un malheureux concours de circonstances. Eva, ma Belle, sur ce coup, je ne te remercie pas.

[…] Je le secoue. Quelque chose bouge dedans, avec une sorte de déclic. Quoi ? Un déclic ? Oups… Qu’est-ce que j’ai fait ? J’imagine tout de suite le pire. Un dispositif enclenché par une secousse ! J’ai vu cette technique dans un reportage. On secoue le bidule. La bombe est amorcée, et quand l’avion atteint une certaine altitude, boum ! Ensuite il faut une loupe pour récupérer les prélèvements d’ADN dans un couloir d’une bonne dizaine de kilomètres de long. Et si la boîte est ouverte avant, boum également ! J’ai encore en mémoire ce documentaire. Il parlait d’une altitude optimale pour ce genre d’attaques, et c’était… six mille mètres !         Je regarde la tranche. Douche froide. L’étoile surmontée de « 6 mill. » prend soudain un relief particulièrement morbide […]